Quand tout commence

Quand tout commence… par W.A. Robinson (avril 1949)

« Une clinique de recherches anti-filariennes fut ouverte à l’Institut, trois fois par semaine, le matin seulement. Aucune publicité ne fut faite pour attirer les malades ; cependant, la nouvelle se répandit rapidement et il vient une moyenne de 30 malades par matinée. Ceux-ci viennent, non seulement de Tahiti mais de toutes les îles de l'Océanie française. A ce jour, la clinique a reçu, depuis son ouverture (5 mois), un total approximatif de 2.425 visites. Plus de 300 cas d’éléphantiasis ont été examinés soigneusement et soumis au traitement par bandages qui s’est avéré extrêmement satisfaisant. Des cas spectaculaires de réduction ont été obtenus ; ils sont suivis scientifiquement. La clinique s’est avérée un excellent centre d’études d’importance médicale, aussi bien qu’un foyer de propagande anti-filarienne.

Les recherches ont été poursuivies à Paea dans leurs grandes lignes, à la suite des essais d'Hetrazan et des inspections systématiques du début. L’Hetrazan fut administré d’abord à un groupe de 43 individus qui furent soigneusement suivis, au-delà du traitement. Cette surveillance comprenait des analyses de laboratoire, souvent quotidiennes.

Des données entièrement nouvelles furent obtenues sur l’action de l’Hetrazan et ses réactions. En novembre et décembre, 110 individus, c'est-à-dire tous les cas positifs habitant entre le km 26 et le km 29, furent soignés à l'Hetrazan, pendant 7 jours. Comme d’habitude, une réduction remarquable du nombre des microfilaires fut observée dès le premier jour du traitement. A la fin de celui-ci, la plupart des cas étaient négatifs. Ces individus sont, depuis, contrôlés à intervalles réguliers (mensuellement) et bien que 30% soient redevenus positifs, ils le sont si faiblement qu’ils peuvent être considérés comme « non infectieux ». Ils se prêtent avec enthousiasme à ces expériences.

Au cours de ces expériences, des points intéressants ont été mis en lumière. Par exemple, dans nos essais de l’Hetrazan, il est nécessaire de savoir quelles sont les réactions dues à l’effet du médicament sur la microfilaire et quelles réactions sont dues aux autres parasites. Ceci amena l’étude de l'incidence des parasites intestinaux, ce qui permit de constater que 94% des individus ont des parasites intestinaux (dans l'état de nos connaissances, à ce jour), et parmi ceux-ci, certaines variétés dont on ignorait la présence dans l’île. Il est intéressant de noter, à ce propos, que certains de ces parasites intestinaux sont attaqués par l’Hetrazan.

Actuellement, des expériences tout à fait nouvelles sont en train d’être faites sur la périodicité de la microfilaire, et on peut d’ores et déjà dire qu’une découverte d'une importance énorme pour le monde de la médecine tropicale vient d'être faite et contribuera, sans aucun doute, à faire à l’Institut de Tahiti une place prépondérante.

Avec l’arrivée du Dr Edgar, en décembre, commença l’étude des moustiques vecteurs. Sa première tâche fut d'établir une liste des moustiques existant à Tahiti. Auparavant, on croyait qu’il en existait cinq, le Dr Edgar a établi qu’il en existe au moins douze, dont deux espèces totalement inconnues jusqu’alors, dans le monde entier. Cette étude est partiellement complète en ce moment.

Sa deuxième tâche consistait à identifier les espèces de moustiques qui transportent les microfilaires. On croyait, jusqu'à présent, que le seul vecteur était l’Aedes scutellaris pseudo scutellaris. Un peu avant l'établissement de ce rapport, on a constaté que le Culex quinquefasciatus était également vecteur. Le fait d’avoir pu classer ce dernier moustique comme vecteur dans le Pacifique Sud est un événement d’importance mondiale. Dans d’autres groupes du Pacifique Sud, on avait essayé d’apporter la preuve de ce rôle joué par ce moustique, mais c’est la première fois que quelqu’un a réussi à le faire. Si cette découverte permet d’établir que ce moustique est également vecteur dans les autres groupes, cela modifiera toute la technique des programmes de contrôle.

Le travail indiqué ci-dessus sur la périodicité et les vecteurs est susceptible de modifier les concepts de la maladie. Ce travail se poursuit.

En février 1949, un rapport établi par les Drs Mille et Beye sur les travaux fut présenté au 7ème Congrès scientifique du Pacifique à Auckland, par le Dr Génin, de Tahiti, et le Dr Kessel, de l'Université de Southern California. »

Réunions filariennes à Tahiti (mars 1949)

« Le 15 mars 1949, le Dr Kessel, Président du Projet de recherches filariennes de l’USC et le Dr Wright, Chef du département des Maladies tropicales du Service de Santé des Etats-Unis, à Washington, également membre du Comité du projet, arrivèrent à Tahiti pour conférer avec le Dr Perrin, le Dr Mille et les docteurs américains. Le Gouverneur de Samoa (Etats-Unis) avait mis à leur disposition un avion qui remmena les docteurs le 19 mars 1949. Une série de réunions furent tenues, au cours desquelles on fit le point du travail accompli. On établit également un plan pour le travail à faire dans l'avenir, qui fut accepté de part et d’autre.

Cette série de conférences prépara le chemin à l'établissement de Tahiti comme Centre de recherches filariennes, et fut le premier échange de vues entre les groupes du Pacifique Sud ; nous espérons qu’il sera suivi de bien d’autres. C’est dans cet esprit que M. R.F. Lassalle-Sere, Inspecteur général des Colonies et Délégué de la France à la Commission du Pacifique Sud, voulut bien assister à nos réunions. Ses conseils et suggestions, non seulement au cours des réunions, mais au cours de l’année passée, ont été pour nous d'une aide inestimable.

A l'une de ces réunions, il fut proposé d’organiser une conférence annuelle de tous ceux qui travaillent aux recherches et au contrôle de la filariose dans le Pacifique Sud. M. l'Inspecteur général Lassalle-Sere s’offrit à assister à l'organisation de cette conférence par son poste auprès de la Commission du Pacifique Sud.

La participation active du Dr Perrin et de ses collaborateurs, ainsi que leur accueil et celui de Monsieur le Gouverneur Maestracci furent très appréciées des docteurs américains qui quittèrent Tahiti avec l'impression qu’un bon travail avait été fait et que la collaboration franco-américaine était fermement établie.

Le Gouverneur de Samoa (Etats-Unis) avait invité le Dr Perrin et le Dr Mille à visiter l’île afin qu’ils se rendent compte des travaux qui y sont faits ; malheureusement, ces derniers ne purent accepter, étant trop pris par leurs occupations. Il est à espérer qu’ils seront à même d’accepter une autre fois. A ce propos, nous avons une invitation permanente des Fidji, pour se rendre compte du travail qui se fait là-bas, ainsi qu’une invitation en faveur des étudiants tahitiens désireux de suivre les cours de l'Ecole de filariose à Suva. Nous espérons qu’il nous sera possible d’inviter, un jour prochain, Monsieur David Amos, de Suva, pour visiter Tahiti. M. Amos a dirigé là-bas la campagne anti-filarienne depuis le début et a mis toute sa documentation et ses moyens à notre disposition, à tout instant. »

Contrôle des moustiques et hygiène générale

« La campagne contre la filariose consiste, au moins pour moitié, en une lutte pour l’élimination des moustiques et en mesures d’assainissement. Ce travail, fort heureusement, trouve rapidement sa récompense, car toutes les maladies qui tirent leur origine des moustiques et de la saleté seront affectées par ces mesures, et les dangers dus aux moustiques seront reduits d’autant.

Une campagne expérimentale contre les moustiques est menée depuis quelques mois à Paea, basée d'une part sur l’éducation et l’assainissement fait par la population et, d’autre part, sur des pulvérisations périodiques de D.D.T. sur les maisons et leurs abords immédiats. Parallèlement, des prélèvements de moustiques sont périodiquement effectués. Il faudra de longs mois avant de pouvoir tirer des conclusions de cette campagne mais, d’ores et déjà, les résultats sont assez remarquables. Dans la plupart des lieux inspectés, avant la campagne, environ 10% des moustiques pris dans le voisinage des maisons sont infectés ; cette proportion allant jusqu'à 30% en certains endroits. Une récente inspection faite dans une zone contrôlée ne décèle qu’un seul moustique infecté.

Un personnel entraîné sera nécessaire pour combattre efficacement la filariose. Suivant les directives du rapport du Professeur Galliard, l'Institut a organisé l’instruction et l’entraînement pratique d'un groupe de jeunes Tahitiens pour la lutte contre le moustique ; on instruit également ces jeunes gens sur les problèmes fondamentaux de la filariose. Au départ, trente Tahitiens furent choisis par les chefs de district, afin de pouvoir opérer une sélection, de façon à avoir le meilleur de chaque district. Après avoir reçu une instruction préliminaire de trois jours, à Paea, ils subirent un examen oral et écrit, ainsi qu’une épreuve pratique en campagne. De ces trente personnes, quinze furent estimées aptes à suivre les cours proprement dits. Ces cours ont commencé à Paea dans la première semaine d'avril 1949. Parmi les jeunes gens, se trouvent des individus particulièrement doués et leur application au travail permet tous les espoirs.

Une mention particulière doit être faite à M. Ben Bambridge. En effet, il y a un an, il décida de se consacrer entièrement aux recherches sur la filariose, renonçant à la place toute faite à laquelle il avait droit dans l’importante affaire de sa famille. Après avoir travaillé inlassablement et étudié sous la direction des docteurs, il est devenu un collaborateur indispensable dans la lutte contre la filariose. Il a assumé la responsabilité de l’instruction des élèves, avec la documentation et les démonstrations indiquées par l’Institut.

Tandis que s’ouvraient, en mars 1949, à Paea, les cours préliminaires d’instruction à la lutte contre les moustiques, l’Institut préparait et publiait une brochure illustrée sur la lutte anti-filarienne, qui exposait de façon très simple, tout ce que le public doit savoir sur la filariose et ses vecteurs, ainsi que les moyens de la combattre.

Les brochures accompagnées de grandes affiches en couleurs, furent distribuées à Tahiti et dans les îles et constituent la première phase de la campagne pour l’éducation de la population.

La Fondation des recherches filariennes de l'Université de Southern California a dépensé à ce jour plus de $ 50,000 dollars (2.500.000 francs Pacifique) et continuera à financer les travaux de recherche, comme prévu. Elle espère pouvoir continuer la campagne anti-moustiques aussi longtemps que cela sera nécessaire, tout en espérant que les dépenses afférentes à cette campagne seront un jour inscrites au budget local. Actuellement, ces dépenses sont garanties par un groupe privé. »

L’Association anti-filarienne

« Au cours de l'année écoulée, de nombreuses personnes résidant à Tahiti, ont apporté leur aide sous forme d'argent ou de travail. Monsieur Jaunez n'a pas seulement participé largement aux dépenses mais a encore consacré pas mal de son temps à traduire des documents d'anglais en français. Monsieur Hirshon a mis gracieusement sa maison de Pirae à la disposition de l'organisation. Elle est présentement occupée par le Docteur et Mme Beye. Monsieur Tony Bambridge a donné sa maison de Paea pour y loger le Dr Edgar et son laboratoire. Monsieur Lionel Bambridge a donné une maison qui sert de Centre d'instruction des jeunes Tahitiens.

La place manque pour citer tous ceux qui ont contribué à cet effort, sous une forme ou sous une autre. C'est extrêmement encourageant car une campagne de ce genre ne peut réussir sans la bonne volonté et la coopération active de toute la population. De façon à encourager une participation de plus en plus grande, 17 personnes à l'esprit public ont jeté les bases d'une association qui pourra recueillir des fonds au profit de l'Institut. Cette association a pris le nom d'Association anti-filarienne. Chacun de ses membres fondateurs s'est engagé à garantir une somme importante ; M. Hoppenstedt, doyen des avocats de Papeete, a bien voulu consacrer son temps à l'élaboration des statuts et a accepté de devenir secrétaire-trésorier de l'association.

J'ai été pressenti pour présider cette association et serai heureux de jouer le rôle d'animateur, tant que cela sera nécessaire. Mais j'espère que l'association sera bientôt à même de se diriger elle-même, ce qui me permettra de m'effacer petit à petit. Lorsque la population sera suffisamment éduquée, suivant les directives de l'Institut, ce sont les Tahitiens eux-mêmes qui assureront le succès de l'œuvre, en aidant le programme du Gouvernement par tous les moyens.

La filariose est un énorme fardeau pour l'économie tahitienne ; cette île, en effet, a probablement la plus forte infection du monde. Ce que l'on appelle « paresse » chez les Tahitiens, est certainement dû à un mauvais état physique, dont la filariose ainsi que d'autres maladies sont responsables.

Beaucoup de Tahitiens soignés à l'Hetrazan se sentent une activité qu'ils ne se connaissaient plus depuis de longues années.

La filariose peut être vaincue mais l'écueil à éviter est celui d'un effort trop petit qui, tout en consomnant de l'argent et des produits divers, continuerait indéfiniment sans jamais atteindre le but.

Par ailleurs, nous estimons qu'une campagne d'une ampleur suffisante, menée pendant 5 à 10 ans, peut faire disparaître totalement la maladie. Avec l'aide du Gouvernement, de l'Institut et de la Fondation de l'Université de Southern California, ainsi que de l'Association anti-filarienne, nous avons toutes les raisons d'être optimistes.

Lorsque la campagne filarienne aura heureusement pris fin, le personnel, les laboratoires et l'équipement seront disponibles pour toute autre campagne ; contre la tuberculose, les maladies vénériennes, par exemple. Mais ce qui est plus important, c'est que la santé publique qui bénéficie toujours automatiquement d'une campagne d'assainissement et d'élimination des moustiques, s'en trouvera considérablement améliorée et les dépenses faites seront largement compensées par une amélioration du bien-être et de la productivité de la population. »

Tous nos remerciements au Service des archives territoriales, à Papeete, qui nous a aidé à redécouvrir ce document.